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Jacques BELLEZIT

Enfant du siècle, écrivain, rêveur, juriste, passionné.....

Hyacinte fané

Petit texte "à la manière de"....

 

Hyacinthe fané

 

5 mai 1834, Hôpital de Bicêtre.


 

L’homme, vêtu de sa longue cape noire et d’un discret jabot de baptiste blanche brodée s’avance vers la porte, prenant bien garde à ne pas glisser dans le sol boueux. Le printemps et ses parfums étaient abâtardis par la puanteur et la froideur des murs. De sa main gantée, l’homme frappa le lourd heurtoir de bronze mat. Et le fracas du métal laissa court au grincement des huisseries. Cela était laid, aigu, comme les hurlements des femmes en couches à la Salpêtrière.
La Salpêtrière, Bicêtre, deux cercles de l’Enfer humain que Paris abrite en son sein, dans son cloaque.
Un garçon, à l’œil éteint d’un loup mourant, lui ouvrit la porte. Ses nippes grises et ses cheveux d’un blond sale le signalaient comme un des factotums que l’Hospice de la Vieillesse avait recueilli à son service avec une charité à peine plus grasse qu’elle offre à ses réguliers. Par un étrange dérèglement d’humeur, ou peut être du fait d’un trop long commerce avec la désillusion qui trônait en ces murs, ce particulier se contenta d’accueillir le visiteur avec un grognement.
- Je viens voir...le numéro 164, septième salle.

L’autre lui intima l’ordre muet de le suivre et ils cheminèrent dans la cour principale. Le visiteur, s’appuyant sur sa canne qui s’enfonçait, regardait les bicêtriens, éparpillés comme des aigrettes de pissenlits aux quatre coins de ces murailles avec leur drap rouge pour uniforme, semblable à celui des bagnards de Toulon. A croire que le rouge frappait de sa férule, tout ce que cette noble terre ne voulait plus. Phtisiques, bagnards, prostituées et bicêtriens….IL voyait là certain vieillard étendre son mouchoir pour faire sécher son tabac. Le spectacle lui était familier….Un homme de salle vint a sa rencontre. Vêtu de gris, seule l’illumination de son visage à la vue du visiteur le différenciait du garçon.

- Ah, bonjour Maître. Merci d’être venu si vite…..
- Est ce que…..
- Pas encore….Hâtons nous !


Le garçon huissier fut congédié d’un signe de tête et les deux hommes pressèrent le pas. Le visiteur s’emmitoufla maladroitement dans sa cape pour se protéger. Était ce du vent qui soufflait ou de la puanteur âcre, mélange de tabac froid et d’immondices ? On ne savait.

La septième salle s’ouvrit devant le visiteur, assailli de gémissements. Sur les lits de fer , assis sur leurs séants., les vieillards vêtus d’un rouge sali par la crasse regardaient le visiteur. Leurs moustaches de vieux grenadiers semblaient ne semblaient comblées que par la poussière. Quelques uns portaient, qui au ventre, qui à la tête, un pansement de charpie sombre. Le visiteur sentait la puanteur le saisir mais prit sur lui pour ne pas grimacer. Il était déjà venu….et les salissures nées des déchéances physiques le marquaient moins que sa précédente visite.

Un jeune homme en soutane, croix de bois au cou, marmottait son Pater face au lit numéro 164. Semblant indifférent à toute présence, et aux gémissements de ses camarades de misères, le patient du lit numéro 164, septième salle arborait sur son visage une expression bâtarde, qui tenait du sourire de l’imbécile, de l’extase mystique,et de la grimace d’un amputé. Le visiteur laissa voguer son regard vers le crâne du patient. Une longue cicatrice qui prenait corps de son occiput jusqu’à l’œil. Bicêtre, dans sa bombance, avait avalé dans les brumes de l’inconnu, les chapeaux et perruques dont l’homme s’était paré.

Un pâle sourire naquit sur le visage du visiteur penché sur le patient et posa une main tremblante sur son épaule. Elle était maigre et blanche, de l’épaisseur d’une pièce de vingt francs selon ce qu’il lui semblait.

- Hyacinthe….Hyacinthe….

La voix du visiteur était douce mais elle arracha au patient le sourire crispé des tétaniques. Dans ses yeux se trouvaient une mélancolie mêlée à ce quelque chose d’enfantin et d’inexplicable qui habite le regard des imbéciles.

-Il ne vous répondra pas. - Cela fait trois jours qu’il ne peut plus parler….La dernière saignée n’a rien donné…..Alors on vous a appelé.
- Pourquoi ?
- Il y avait cet avoué avec vous il y a deux ans. Vous vous êtes retiré n’est ce pas ?
- Oui, répondit le visiteur sans détacher son regard du malade.

- Cet avoué m’a dit ou vous écrire…..


Le visiteur continuait à regarder le mourant, sans prêter grande attention à l’homme de salle qui lui parlait.
Oui...L’avoué….C’était son ancien maître clerc….Un de ces juristes qui portait la robe noire comme une soutane, qui allait au Palais comme on allait à la Messe et qui tenait le Code pour parole d’Évangile. C’était de ces jeunes enfiévrés à la lecture du Pandecte et des Institutes….
Lui était vieux, il était las de la fourberie et de l’horreur humaine. Il l’avait dit la dernière fois, en ces lieux même. Mais son élève avait continué : il avait retrouvé Esther, « La torpille » qui ruinait ses vénaux amants dans tout Paris...Un bon bougre, ce Godeschal.
Lui était trop vieux...alors quand on l’avait averti que Hyacinthe se mourait…..
Hyacinthe...Monsieur Hyacinthe, dit Chabert, comte, maréchal-de-camp et grand officier de la Légion-d’Honneur pour l’État civil. Héros de la bataille d’Eylau ou il a été déclaré mort, avant de revenir grâce aux bons soins conjugués de Dieu le Père, de deux Allemands, du chirurgien Spachmann de l’Hôpital de Heilsberg...et de l’avoué Derville.
Malgré toute cette grande armée à ses côtés, le vieux soldat ne pouvait pourtant lutter contre la Sainte Alliance qui s’était forgée dans les flammes de la jurisprudence civile et de l’exécrable faim d’or et de gloire qui se trouve annexée aux mémoires et aux procédures.

Oh combien d’hommes de gloire avaient rencontré l’amertume de leur destin incarnée aux mains d’un autre  ! Nicolas Fouquet avait Cinq Mars comme gouverneur et Pignerol comme pénitence  ! l’Empereur avait Hudson Lowe comme geolier et Sainte Hélène comme exil  ! Chabert lui n’avait que pour argousin que le cruel Destin et Bicêtre pour fosse !

C’était là tout ramassé, l’amertume de Derville. Alors que pullulaient les filles ingrates, les intrigants, les avares et les agioteurs, de braves enfants trouvés sont revenus à l’enfance, après avoir aidé l’Empereur à soumettre l’Europe !
La présence de Derville dans ces lieux ne lui coûtait pas. Il avait réduit son train de vie et son commerce du monde et sa rente née des loyers versés par Godeschal, Boucard et les autres pour la tenue de l’étude lui assurait le nécessaire.

Il reporta son regard sur Chabert. Celui-ci était toujours empreint de cette gaîté singulière qui lui semblait gravé sur le visage depuis sa précédente visite, il y a deux ans.

La main de l’avoué sentit quelque frémissement dans le corps du mourant. Une lueur vive s’enflamma dans ses yeux et ses lèvres se décollèrent en un râle sourd comme une chanson de grenadier
- Derville….Rose ! L’Empereur !

Les mots s’achevèrent en un cri étranglé et le prêtre se signa.

Derville ferma lentement les yeux de son Chabert et tourna les siens vers l’homme de salle.

- Fidèle jusqu’au bout….

Le mot de l’homme de salle résonnait comme une sentence ou comme un prétorien coup de marteau. Derville soutint son regard un moment avant de sortir une bourse.

- Indiquez moi le bureau de l’économe, voulez vous….Je prends sur moi les funérailles de cet homme.
- Mon Fils….Notre Sainte Mère l’Église pourvoira aux funérailles de ce malheureux.

L’avoué regarda le jeune homme tandis des garçons de salle recouvrirent le corps d’un drap blanc et voilèrent les miroirs.

- Qu’à t-elle fait pour cet homme durant sa vie, mon père ?

Sans un mot, il se détourna, presque sans entendre les indications que lui donnait l’homme de salle.
Ses talons claquaient sur le sol pierreux de la salle, faisait écho au glas de la petite chapelle que le garçon de salle qui l’avait accueilli était allé sonner.
Derville pénétra pensivement dans la succession de petits couloirs avant de s’arrêter devant la plaque d’étain embossé marquée « ECONOMAT ».
- Entrez !

La voix était traînante, négligée, qui arracha une grimace à l’avoué qui poussa la porte. Un bureau miteux, chauffée par une poêle de fonte qui laissait apparaître des traces de suie grasse sur ses brûleurs. L’atmosphère était lourde, aigre, empestant le parchemin huilé des fenêtres et le mauvais suif que l’économe venait de tartiner sur du pain noir à l’aide d’un petit couteau. Au mur, de maigres planches de bois soutenaient des piles de dossiers jaunis par la lumière d’une bougie.
Derville se rappelait, dans cet espèce de trou noir en désordre, sa vieille étude. Il entendait presque le grattement de plume de ses clercs.

- C’est pourquoi?

Le ton de l’économe était agressif. Derville avait eu l’impression de pénétrer la tanière d’une bête enragée. Pour apaiser l’individu, il leva sa bourse à hauteur des yeux, comme un homme qui lâche son gourdin.
- Je souhaite régler les funérailles du numéro 164, septième salle. Sépulture individuelle pour le colonel Hyacinthe Chabert.

- Vous êtes ?
- Maître Derville, avoué auprès du Tribunal de la Seine.

L’autre ne releva pas. Il indiqua le tarif (« 30 francs »), que le juriste paya sans coup férir avant de quitter la pièce.
Avant qu’il ne franchisse le seuil, il entendit la voix chevrotante de l’économe :

- Ainsi...le Vieux carrick est parti.

Il se retourna.

- Se peut t-il…. ???
- Oui….

Les deux hommes se regardèrent sans rien dire. Le Vieux Carrrick….Il n’y avait qu’une seule personne à la connaissance du juriste à n’avoir jamais surnommé le colonel Chabert de cette façon…..
Mais il ne voulut pas briser le rêve...il ne voulait pas briser la magie par des mots vains….Il en avait prononcé de trop et il avait trop senti la désillusion dans le cœur des hommes pour ne pas s’en méfier.
Il se contenta de regarder l’économe, avec un petit sourire, puis il sortit prier pour l’âme de Chabert.



 

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